Procès des sorcières : comment la misogynie s'est légalisée

Et si les bûchers du XVIe siècle n'étaient pas un délire collectif oublié, mais le premier grand procès de masse intenté aux femmes ? Plongée dans une histoire qu'on préfère raconter en costume d'Halloween plutôt qu'en salle d'audience.
Procès des sorcières : comment la misogynie s'est légalisée © image Annuaire-Voyance IA

Le malentendu moderne : sorcières fantasmées, femmes réellement massacrées

Chapeau pointu, verrue sur le nez, balai volant... l'image de la sorcière qui circule aujourd'hui tient plus du déguisement de Halloween que du drame historique. On en a fait une héroïne de dessin animé, une figure facétieuse dans la marge d'un manuscrit médiéval, presque un titre honorifique qu'on revendique fièrement dans certains cercles féministes.

Sauf qu'avant de devenir un symbole d'émancipation, ce mot a été la pire des accusations. Il a valu la torture et la mort à des dizaines de milliers de femmes, essentiellement entre le XVIe et le XVIIe siècle. Et contrairement à l'idée reçue, cette histoire ne se déroule pas au fin fond du Moyen Âge obscurantiste : les grandes chasses ont commencé vers 1400 et pris une ampleur redoutable à partir de 1560, en pleine Renaissance, cette époque qu'on aime associer aux Lumières naissantes.

Des exécutions ont encore eu lieu à la toute fin du XVIIIe siècle : Anna Göldi a été décapitée en Suisse en 1782. Autrement dit, cette histoire est beaucoup plus proche de nous qu'on ne veut bien l'admettre, et elle mérite qu'on la regarde autrement qu'avec un sourire gêné devant une plaque commémorative.

Une justice fabriquée sur mesure contre les femmes : 80 % des accusées, 85 % des condamnées

Des hommes ont été exécutés pour sorcellerie, c'est vrai. Mais les chiffres parlent d'eux-mêmes : les femmes ont représenté en moyenne 80 % des accusés et 85 % des condamnés lors de ces procès. Ce n'est pas un hasard statistique, c'est le reflet d'un système judiciaire pensé, dès le départ, pour cibler un sexe en particulier.

Et même quand des hommes étaient inquiétés, ils s'en sortaient mieux. En France, ils comptaient pour seulement 20 % des accusés, mais ils étaient à l'origine de la moitié des procédures en appel devant le Parlement. Autrement dit, à charge égale, un homme avait beaucoup plus de chances de faire annuler sa condamnation qu'une femme.

Ce déséquilibre en dit long sur la nature réelle de ces procès : il ne s'agissait pas de traquer un crime au hasard, mais de faire tomber, en priorité et avec constance, la moitié féminine de la population.

Le Malleus maleficarum, manuel officiel de la haine des femmes

En 1487, deux inquisiteurs, l'Alsacien Henri Institoris et le Bâlois Jakob Sprenger, publient un ouvrage qui va littéralement armer les tribunaux pendant deux siècles : le Malleus maleficarum, le Marteau des sorcières. Réédité une quinzaine de fois, diffusé à trente mille exemplaires dans toute l'Europe, ce texte a pu être comparé, par sa fonction et sa portée, à un manuel de propagande de type Mein Kampf.

Ce n'est pas une exagération : pendant les grandes vagues de procès, les juges posaient littéralement les questions du Malleus et attendaient les réponses qu'il prescrivait. Le livre affirme noir sur blanc : « Les sorciers sont peu de chose. » Il ajoute que sans la « malice » des femmes, le monde serait libéré d'innombrables périls, les décrivant comme faibles de corps et d'esprit, animées d'un désir de luxure insatiable qui en ferait des proies faciles pour le Diable.

Ce texte n'est pas né de nulle part : il a été précédé, dès 1330, par un pamphlet clérical qui appelait déjà à une véritable guerre sainte contre « l'alliée du Diable ». Le succès du Malleus a fait naître tout un filon éditorial de démonologues, souvent des hommes érudits et respectés, ce qui rend le contraste entre leur statut social et la brutalité de leurs écrits d'autant plus glaçant.

Sujets de droit uniquement pour être jugées : le piège juridique fait aux femmes

Voici un des paradoxes les plus vertigineux de cette période : avant les grandes chasses, les tribunaux refusaient tout simplement le témoignage des femmes. Elles n'existaient pas juridiquement en tant que sujets à part entière, leur parole ne comptait pas.

Or c'est précisément à l'époque des procès en sorcellerie qu'elles ont commencé à être reconnues comme sujets de droit... mais uniquement pour être accusées en masse. Le premier accès véritable des femmes européennes à un statut juridique reconnu a donc pris la forme d'un piège : on leur accordait enfin une existence légale, mais seulement pour mieux les faire comparaître, les torturer et les condamner.

Ce détail change la lecture qu'on peut faire de cette histoire : il ne s'agit pas d'un simple dérapage d'un système judiciaire par ailleurs neutre, mais bien de la construction d'un outil légal taillé sur mesure pour s'abattre sur les femmes.

Un accès inégal à la justice : les hommes mieux protégés jusque dans l'accusation

Même en tant qu'accusés, les hommes bénéficiaient d'un traitement à part. On l'a vu, ils ne représentaient qu'une minorité des poursuites, mais accédaient beaucoup plus facilement aux voies de recours. La plupart du temps, d'ailleurs, quand un homme se retrouvait mêlé à une affaire de sorcellerie, ce n'était pas en tant qu'accusé principal : c'était par association, parce qu'il était le mari, le père ou le fils d'une femme soupçonnée.

Certains hommes ont même profité du climat de suspicion généralisée pour se débarrasser d'épouses ou de maîtresses devenues encombrantes, ou pour faire taire celles qu'ils avaient violées ou séduites puis abandonnées. La dénonciation devenait une arme domestique redoutablement efficace, puisqu'il suffisait d'accuser une femme de sorcellerie pour la faire disparaître socialement, voire physiquement.

Cette dynamique a laissé des traces profondes : des années de terreur et de propagande ont semé, chez de nombreux hommes, une véritable aliénation psychologique vis-à-vis des femmes, un réflexe de méfiance et de contrôle qui a largement survécu aux bûchers eux-mêmes.

Les femmes savantes, cibles prioritaires de l'Inquisition

L'éviction des femmes du savoir officiel ne date pas des chasses aux sorcières : elle les précède largement. Dès le XIIIe siècle, avec l'apparition des premières écoles de médecine universitaires, la profession médicale leur est tout simplement interdite. En 1322, une femme du nom de Jacqueline Félicie de Almania est traînée devant les tribunaux parisiens pour exercice illégal de la médecine.

Six témoins affirment qu'elle les a guéris, l'un d'eux allant jusqu'à dire qu'elle en savait plus que les plus grands médecins de Paris. Ce témoignage, loin de la sauver, aggrave son cas : le simple fait d'être une femme exerçant un savoir médical constitue en soi le délit. Toute tête féminine qui dépassait, qui affichait une expertise, une assurance ou une réputation de compétence, devenait suspecte par nature.

Les chasses aux sorcières viendront plus tard achever ce travail d'éviction, en s'attaquant directement aux guérisseuses qui continuaient, malgré l'interdit, à soigner leur communauté.

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Torturer pour faire taire l'intellect féminin

Le corps des accusées était systématiquement violé pour extorquer des aveux. Après leur arrestation, elles étaient dénudées, rasées entièrement, puis livrées à un « piqueur » chargé de rechercher la marque du Diable en enfonçant des aiguilles dans leur peau. N'importe quelle tache, cicatrice ou irrégularité pouvait faire office de preuve, ce qui explique que les femmes âgées aient été condamnées en masse.

Cette marque était censée rester insensible à la douleur, mais beaucoup de prisonnières étaient si choquées par ce viol de leur intimité qu'elles s'évanouissaient à moitié et ne réagissaient donc pas aux piqûres, ce qui les condamnait un peu plus. En Écosse, des piqueurs professionnels passaient de village en village en se faisant payer par condamnée démasquée : à Newcastle-upon-Tyne, en 1649, trente femmes ont été déshabillées en mairie contre une rémunération de vingt shillings par coupable désignée.

Les interrogateurs, eux, se montraient obsédés par la sexualité féminine, demandant sans relâche aux accusées de décrire le sexe du Diable. Le corps désarticulé par l'estrapade, brûlé par des sièges chauffés à blanc, les jambes broyées par les brodequins : ces tortures visaient moins à obtenir des aveux qu'à briser, dans son corps même, toute trace d'autonomie et de parole féminine.

La chasse aux guérisseuses et sages-femmes, gardiennes d'un savoir interdit

Beaucoup d'accusées étaient à la fois des magiciennes et des soignantes, un mélange qui nous déconcerte aujourd'hui mais qui allait de soi à l'époque. Elles jetaient ou levaient des sorts, mais elles soignaient aussi les malades et les blessés, ou aidaient les femmes à accoucher. Pendant des générations, elles avaient été des membres respectés de leur communauté, le seul recours accessible aux plus pauvres.

La campagne menée entre 1587 et 1593 dans vingt-deux villages autour de Trèves, en Allemagne, épicentre des grandes chasses avec la Suisse, a été d'une férocité inouïe : 368 femmes y ont été brûlées, et dans deux villages, il ne restait plus qu'une seule femme en vie à l'issue des procès. On croyait la sorcellerie héréditaire, ce qui a conduit à l'élimination de lignées féminines entières.

Magdelaine Denas, brûlée dans le Cambrésis en 1670 à soixante-dix-sept ans, avait déjà vu exécuter sa tante, sa mère et sa fille avant elle. En s'attaquant systématiquement à ces gardiennes d'un savoir transmis de femme à femme, les chasses ont permis, dans le même mouvement, d'éliminer une concurrence gênante pour les médecins officiels de l'époque, souvent bien moins compétents qu'elles.

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Contrôler les corps : la criminalisation de la contraception et de l'avortement

Ce que ciblaient précisément les guérisseuses accusées ne relevait pas seulement du soin : nombre d'entre elles aidaient aussi les femmes désireuses d'empêcher ou d'interrompre une grossesse. C'est ce savoir-là, ce pouvoir de décider quand et si l'on enfante, qui rendait ces femmes particulièrement dangereuses aux yeux des autorités.

Parmi les accusations récurrentes portées contre les « sorcières » figurait celle d'avoir fait mourir des enfants, et du sabbat on prétendait qu'on y dévorait des cadavres de nourrissons. Cette obsession pour la maîtrise de la fécondité féminine n'était pas anodine : elle correspondait à un moment où la société avait un besoin croissant de main-d'œuvre et où chaque naissance devenait un enjeu économique et politique.

En s'attaquant aux femmes qui détenaient les moyens de contrôler leur propre corps, les chasses aux sorcières ont participé à un mouvement plus large de reprise en main de la fécondité féminine par les institutions, un mouvement dont on retrouve encore aujourd'hui l'écho dans les débats sur l'accès à la contraception et à l'avortement.

1556 : quand la loi surveille chaque grossesse française

En 1556, une loi française oblige désormais toute femme enceinte à déclarer sa grossesse et à disposer d'un témoin lors de l'accouchement. Cette mesure, en apparence administrative, marque en réalité une bascule majeure : le corps enceint devient officiellement un objet de surveillance étatique.

Dans la foulée, l'infanticide devient un crimen exceptum, c'est-à-dire un crime d'exception jugé selon des procédures dérogatoires au droit commun, un traitement que même la sorcellerie ne recevait pas systématiquement. Autrement dit, la loi considère qu'une femme qui perd son enfant, quelles qu'en soient les circonstances, doit être suspectée par principe.

Toute fausse couche, tout accouchement sans témoin, toute grossesse dissimulée devenait potentiellement un délit. Cette législation a instauré une présomption de culpabilité qui pesait sur chaque grossesse, transformant la maternité en un espace sous contrôle permanent plutôt qu'en une expérience privée.

L'infanticide, crime absolu inventé contre les mères

En transformant l'infanticide en crime d'exception, la loi a créé une catégorie de faute quasi impossible à prouver son innocence : une femme accusée n'avait souvent aucun moyen de démontrer qu'elle n'était pour rien dans la mort de son enfant, alors même que la mortalité infantile restait extrêmement élevée à l'époque pour des raisons totalement indépendantes de sa volonté.

Ce soupçon systématique pesait plus particulièrement sur les femmes seules, les servantes, les filles-mères, celles qui n'avaient pas la protection d'un mari pour attester de leur bonne foi. Une grossesse cachée par honte ou par peur pouvait suffire à faire basculer une femme vulnérable dans une accusation capitale.

Cette construction juridique a fabriqué de toutes pièces une figure de mère criminelle, une antithèse absolue de la maternité idéalisée, et elle a nourri en creux l'image de la sorcière comme meurtrière d'enfants, alors même que les vraies victimes de ce système étaient d'abord les mères elles-mêmes, prises au piège d'une loi qui ne leur laissait aucune échappatoire.

La sorcière comme antimère, figure inversée de la maternité

La sorcière n'est pas seulement une femme dangereuse : elle est construite comme l'exact inverse de la mère nourricière et dévouée. Là où la bonne mère donne la vie et protège, la sorcière est accusée de la prendre, de dévorer les enfants au sabbat, de faire mourir les nourrissons par malveillance pure.

Cette figure de l'antimère joue un rôle idéologique précis : elle permet de définir, par contraste, ce qu'une femme est censée être. Toute mère qui s'écarte du modèle attendu, que ce soit par indépendance, par refus de la maternité, ou simplement par malchance face à un deuil périnatal, se retrouve happée par cette ombre menaçante.

On retrouve ce mécanisme aujourd'hui sous une forme adoucie mais bien réelle : les femmes qui choisissent de ne pas avoir d'enfants sont encore parfois perçues comme des êtres froids, égoïstes, obscurément mauvais, une trace directe de cette diabolisation ancienne de tout ce qui s'écarte de la maternité sacrificielle.

Silvia Federici : les bûchers au service de la division sexuée du travail capitaliste

Pour la penseuse Silvia Federici, les chasses aux sorcières n'ont rien d'un accident de l'histoire : elles ont directement préparé la division du travail requise par le capitalisme naissant. En réservant le travail rémunéré aux hommes et en assignant les femmes à la mise au monde et à l'éducation de la future main-d'œuvre, la société a créé les conditions d'une exploitation à deux vitesses.

Cette assignation s'est appuyée sur un autre bouleversement économique majeur : la privatisation des terres autrefois partagées, ce qu'on a appelé en Angleterre les enclosures. Les femmes dépendaient plus que les hommes de ces communaux, où l'on pouvait faire paître une vache, ramasser du bois ou des herbes. En les privant de cet accès, on les a rendues plus dépendantes du foyer et donc plus vulnérables économiquement.

Les bûchers ont ainsi fonctionné comme un outil de discipline sociale à grande échelle : ils ont terrorisé l'ensemble des femmes, les incitant à se montrer discrètes, dociles, soumises, et à accepter un rôle économique restreint à la sphère domestique et reproductive, jetant les bases d'un modèle qui a perduré bien après l'extinction des derniers bûchers.

Les vieilles femmes qui « répondaient » : punir l'indépendance féminine

Parmi les profils les plus fréquemment accusés, on retrouve une surreprésentation frappante des célibataires et des veuves, c'est-à-dire de toutes celles qui échappaient à la subordination directe à un homme. Répondre à un voisin, parler haut, avoir un fort caractère, mener une vie trop solitaire ou au contraire trop sociable : chaque comportement, et son contraire, pouvait se retourner contre une femme.

Les femmes âgées ont été des victimes particulièrement recherchées de ces persécutions. Jugées à la fois répugnantes par leur apparence et dangereuses par leur expérience accumulée, elles étaient si souvent accusées que, pendant des années, il devint inhabituel, dans le nord de l'Europe, qu'une femme âgée meure simplement dans son lit.

Cette obsession pour la vieille femme s'explique en partie par la privatisation des terres communales évoquée plus haut, qui a réduit beaucoup d'entre elles à la mendicité une fois devenues des bouches jugées inutiles à nourrir. Bouche libre de contraintes familiales, parole parfois plus affranchie qu'à l'âge où l'on devait plaire et se taire : la femme âgée indépendante est devenue, littéralement, un fléau à éliminer.

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La mégère éternelle : un archétype né des bûchers, toujours vivace aujourd'hui

Ces représentations ne se sont pas éteintes avec les derniers bûchers : elles ont continué à hanter l'imaginaire collectif jusqu'à nos jours. Durant la campagne présidentielle américaine de 2016, la haine visant Hillary Clinton a largement dépassé la critique politique légitime : elle a été comparée au Mal, associée à une sorcière, c'est-à-dire attaquée en tant que femme bien plus qu'en tant que dirigeante. Après sa défaite, certains ont exhumé sur les réseaux sociaux la chanson qui célèbre la mort de la Méchante Sorcière dans un célèbre film, une ritournelle déjà ressortie lors de la disparition de Margaret Thatcher.

On retrouve la même logique, sous une forme plus douce, derrière la figure de la « célibataire à chat », cette femme seule vieillissante présentée comme un objet de pitié ou de moquerie : l'ombre de la sorcière redoutable, flanquée de son animal familier, plane encore derrière ce cliché contemporain.

Cette persistance dit beaucoup de choses : elle montre que l'indépendance féminine, la vieillesse au féminin, le refus de la maternité ou simplement le fait de « trop répondre » continuent de susciter un malaise social hérité directement de cette histoire. Comprendre d'où viennent ces réflexes, c'est déjà commencer à s'en défaire, et à regarder différemment toutes celles qui, aujourd'hui encore, refusent de se taire.

P.Bowen