Pourquoi les femmes indépendantes font-elles si peur ? Aux racines historiques d'une diabolisation

De la sorcière brûlée sur la place publique à la célibataire moquée dans les magazines, la même méfiance traverse les siècles. Voici comment s'est fabriquée, concrètement, la peur de l'autonomie féminine - et comment elle continue de peser aujourd'hui.
Pourquoi les femmes indépendantes font-elles si peur ? Aux racines historiques d'une diabolisation © image Annuaire-Voyance IA

La sorcière : la première femme libre à avoir payé le prix du sang

Avant d'être un déguisement d'Halloween ou un personnage de série, le mot "sorcière" a été la pire des accusations. Entre 1400 et le XVIIIe siècle - et non au Moyen Âge, contrairement à ce qu'on répète souvent -, des dizaines de milliers de femmes ont été torturées et brûlées en Europe. Les estimations tournent aujourd'hui autour de cinquante à cent mille victimes, sans compter les lynchages, les suicides et les mortes en prison.

Ce qui frappe, quand on regarde les critères d'accusation, c'est leur absence totale de rapport avec la magie. Répondre à un voisin, parler haut, avoir un caractère bien trempé, une sexualité un peu libre, gêner quelqu'un d'une quelconque manière : cela suffisait. Et le piège se refermait dans les deux sens. Manquer trop souvent la messe était suspect, ne jamais la manquer aussi. Se réunir régulièrement avec des amies était suspect, vivre trop solitaire également.

Dans les procès, les femmes représentaient en moyenne 80 % des accusés et 85 % des condamnés. À Trèves, en Allemagne, la campagne menée entre 1587 et 1593 dans vingt-deux villages fut si féroce que dans deux d'entre eux il ne restait plus qu'une femme vivante. Des lignées entières ont disparu : Magdelaine Denas, brûlée dans le Cambrésis en 1670 à soixante-dix-sept ans, l'a été après sa tante, sa mère et sa fille, parce qu'on croyait la sorcellerie héréditaire.

La sorcière est donc bien la matrice de la femme indépendante diabolisée : une femme qui tient debout toute seule, qui ne se définit ni comme épouse, ni comme mère, ni comme fille de quelqu'un. C'est exactement cela qu'on a voulu éteindre.

Une reconquête, pas une conquête : le grand vol des métiers

On imagine volontiers que les femmes seraient entrées dans le monde du travail au XXe siècle, comme on entre dans une pièce où l'on n'a jamais mis les pieds. C'est faux, et cette erreur historique a des conséquences très concrètes sur la façon dont on perçoit leur légitimité professionnelle aujourd'hui.

Au Moyen Âge, les Européennes exerçaient une large palette de métiers, au même titre que les hommes. Dans les villes, on trouvait des forgeronnes, des bouchères, des boulangères, des chandelières, des chapelières, des brasseuses, des cardeuses de laine, des détaillantes. En Angleterre, soixante-douze corporations sur quatre-vingt-cinq comptaient des femmes dans leurs rangs, et dans certaines elles étaient même majoritaires.

À l'époque des chasses aux sorcières, on a méthodiquement démonté cet accès : interdiction de l'instruction, expulsion des corporations, multiplication des obstacles devant celles qui voulaient travailler comme les hommes. Le cas de la médecine est emblématique. Les guérisseuses de campagne et les praticiennes reconnues ont été réprimées, un monopole masculin s'est installé, et quand les femmes ont été réadmises dans le soin, ce fut comme infirmières, assistantes du Grand Homme de Science, au nom de leurs "qualités naturelles".

On mesure l'héritage : en France, un tiers des femmes travaillent à temps partiel (contre 8 % des hommes), donc sans indépendance financière réelle. Et près de la moitié d'entre elles (47 %) se concentrent dans une dizaine de métiers : infirmière (87,7 % de femmes), aide à domicile ou assistante maternelle (97,7 %), agent d'entretien, secrétaire, enseignante. Ce qui a commencé au XXe siècle n'est donc pas une conquête mais une reconquête, et elle est loin d'être terminée.

Le vol nocturne, ou pourquoi l'envol de la sorcière est un vol

Nota Bene : parmi les accusations portées contre les "sorcières", il y avait le vol nocturne pour se rendre au sabbat. Une histoire à dormir debout, sauf qu'elle raconte très précisément ce qui terrifiait les hommes de l'époque - et le droit qui encadrait alors la vie des épouses.

Ce fantasme met en scène une femme qui déserte la couche conjugale, qui trompe la vigilance de son mari endormi et qui part où elle veut, quand elle veut, sans permission et le plus souvent à son insu. C'est une liberté d'aller et venir - or, dans l'ordre social de ce temps, cette facilité de mouvement était un apanage strictement masculin. En glissant un bâton ou un barreau de chaise entre ses jambes, la sorcière s'attribuait symboliquement un ersatz de membre viril : elle transgressait son sexe pour transgresser son genre.

Et là est le point crucial : en s'octroyant cette autonomie, elle se soustrait à celui dont la liberté passe d'abord par la domination qu'il exerce sur elle. Elle lui subtilise donc une part de son pouvoir. Cet envol est un vol, au sens de larcin. Ce jeu de mots résume mieux que tout un traité l'enfermement dans lequel les femmes mariées étaient tenues : leurs déplacements, leur temps, leur corps appartenaient à un autre.

On comprend mieux, du coup, pourquoi une sorcière mariée et sagement installée en banlieue - le scénario de tant de comédies - a quelque chose d'étrange, presque de contradictoire. La sorcellerie, dans son noyau, c'est l'histoire de l'autonomie.

Les érudits, les démonologues et les livres qui ont tué

Un préjugé tenace veut que ces persécutions soient nées de la superstition populaire, dans les campagnes reculées. En réalité, la désignation du bouc émissaire est venue d'en haut, des classes cultivées, et elle a utilisé la technologie la plus moderne de son temps.

La naissance du mythe de la sorcière coïncide à peu près avec celle de l'imprimerie, en 1454. Ce fut une véritable opération médiatique, mobilisant tous les vecteurs disponibles : les livres pour ceux qui lisaient, les sermons pour les autres, et des représentations en grande quantité pour tous. Les procès, eux, n'ont d'ailleurs pas été menés par l'Inquisition, davantage occupée des hérétiques, mais par des cours civiles, dont les juges laïcs se montrèrent plus cruels et plus fanatiques que Rome.

Parmi les auteurs qui ont alimenté ce filon éditorial figure le philosophe français Jean Bodin (1530-1596), aujourd'hui étudié comme penseur de l'État et de la souveraineté. Dans ses écrits démonologiques, il apparaît comme un fou furieux. C'est tout le vertige de cette histoire : ces hommes de grand renom, ces érudits, faisaient preuve d'une crédulité et d'une brutalité sidérantes dès qu'il s'agissait des femmes.

Les protestants n'ont pas fait mieux, malgré leur réputation de rationalité : à Genève, sous Calvin, trente-cinq "sorcières" ont été exécutées au nom de deux lignes de l'Exode. Et même les rares voix qui protestèrent, comme celle du médecin Jean Wier dénonçant en 1563 un "bain de sang d'innocents", ne remettaient pas en cause l'existence du Diable.

La célibataire, cible numéro un (et le chat comme preuve à charge)

Aujourd'hui, la femme qui incarne l'indépendance de la façon la plus visible, la plus évidente, c'est la célibataire. Elle n'en a pas l'exclusivité - on peut être autonome en couple -, mais elle est la figure la plus exposée, donc la plus haïssable pour les réactionnaires et la plus intimidante pour beaucoup d'autres femmes.

La manière de la traiter oscille entre pitié et diabolisation, et les deux se rejoignent : la pitié sert à conjurer la menace. Le cliché de la "fille à chat" en dit long, ce félin censé combler ses manques affectifs. L'humoriste Blanche Gardin le résume parfaitement : ses amis ne lui conseillent pas un hamster, qui vit deux ou trois ans le temps qu'elle rencontre quelqu'un, non, on lui propose une solution sur vingt ans.

Ce détail du chat n'est pas anodin : le chat est l'esprit familier attitré de la sorcière, l'entité qui l'assiste et avec laquelle elle peut échanger son apparence. En 1233, une bulle du pape Grégoire IX déclarait le chat "serviteur du Diable". En 1484, Innocent VIII ordonna que tout chat vu en compagnie d'une femme soit considéré comme un familier, et les "sorcières" devaient être brûlées avec leurs animaux. L'extermination des chats augmenta la population de rats, donc aggrava les épidémies de peste... dont on blâmait les sorcières.

Le soupçon a survécu très longtemps : à la fin du XIXe siècle, on relevait encore la moindre valeur marchande de la fourrure des chats noirs. Quand on rit d'une célibataire et de son matou, on mobilise donc, sans le savoir, une iconographie vieille de huit siècles.

Élever des filles fragiles : le sabotage silencieux

La division sexuelle du travail ne produit pas seulement des inégalités de salaire, elle produit des effets psychologiques massifs. Rien, dans la façon dont la plupart des filles sont éduquées, ne les encourage à croire en leur propre force, à cultiver et à valoriser l'autonomie.

On les pousse à considérer le couple et la famille comme les éléments essentiels de leur accomplissement, mais aussi - et c'est plus insidieux - à se concevoir comme fragiles et démunies, à rechercher la sécurité affective à tout prix. Résultat : leur admiration pour les aventurières intrépides reste purement théorique, sans effet sur leurs propres choix. Le dictionnaire lui-même trahit le mécanisme : un "aventurier" est une personne qui vit et recherche l'aventure, une "aventurière" est une femme prête à tout pour acquérir richesse ou position sociale.

Le contraste avec l'éducation des garçons est saisissant. On les incite à envisager leur trajectoire de la façon la plus aventureuse possible : conquérir le monde tout seul est le destin le plus romantique qu'ils puissent imaginer, en espérant qu'aucune femme ne viendra leur mettre le fil à la patte. Pour une femme, tracer son chemin dans le monde est dépeint comme triste et pathétique aussi longtemps qu'il n'y a pas un type dans le tableau.

Un homme peut souffrir de solitude, bien sûr. Mais il n'est pas entouré de représentations culturelles qui aggravent - ou qui créent - la misère de sa situation. Dans la culture masculine, il n'y a pas de princesse charmante, pas de mariage merveilleux avec des costumes magnifiques. Même le geek renfermé a fini par devenir un héros couvert d'argent et de succès.

Et il y a cette mécanique amoureuse : plus une culture est patriarcale et polarisée en termes de genre, plus elle valorise la "romance". Comme la plupart des qualités humaines sont étiquetées masculines et seules quelques-unes féminines, les femmes ont un plus grand besoin de projeter des parts vitales d'elles-mêmes sur un autre être humain. On ne développe pas toute la palette de ce qu'on est, on va chercher sa complétude chez l'autre.

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Chantage, harcèlement, mutilation : quand le rappel à l'ordre devient physique

Dès qu'une femme prétend à l'indépendance, une machine de guerre se met en place pour l'y faire renoncer : chantage, intimidation, menace. Et il ne s'agit pas seulement de symbolique ou de moqueries dans les magazines. L'histoire de Betty Riggs le montre de façon glaçante.

En 1974, l'entreprise American Cyanamid, en Virginie-Occidentale, est contrainte par les autorités d'embaucher des femmes sur ses chaînes de production. Betty Riggs y voit une chance unique de sortir des boulots à un dollar de l'heure, de subvenir aux besoins de ses parents et de son fils, et à terme de quitter son mari violent. La direction rejette sa candidature sous divers prétextes. Elle fait le siège des bureaux pendant un an, et finit par être engagée, avec trente-cinq autres, à l'atelier des colorants - où la production s'améliore considérablement dès la première année.

Suit un harcèlement systématique de la part des collègues masculins. Un jour, une affichette apparaît : "Sauvez un emploi, tuez une femme." Son mari, lui, met le feu à sa voiture sur le parking et s'introduit dans l'atelier pour lui casser la figure. Puis, à la fin de la décennie, l'entreprise s'intéresse soudain aux substances manipulées. Sans mettre en place de protections supplémentaires, et alors que ces produits menacent aussi la santé reproductive des hommes, elle décide que les femmes fécondes de moins de cinquante ans ne pourront plus travailler là... à moins de se faire stériliser.

Elles sont sept. Cinq, parce qu'elles ont absolument besoin de cet emploi, se résignent à l'opération - dont Betty Riggs, vingt-six ans. Moins de deux ans plus tard, fin 1979, la direction ferme l'atelier des colorants. Les postes pour lesquels ces femmes ont sacrifié leur utérus sont supprimés. Elles perdront leur procès : un juge fédéral estimera qu'elles "ont eu le choix". Betty Riggs retournera aux "boulots de femme" et gagnera sa vie en faisant des ménages.

Pas de bûcher, donc. Mais un pouvoir qui exclut, qui cogne et qui mutile pour maintenir les réfractaires à leur place de subalternes.

Le retour de bâton : une contre-offensive à chaque avancée

Tout au long de l'histoire, chaque progrès dans l'émancipation des femmes, si timide soit-il, a suscité une contre-offensive. C'est ce que Susan Faludi a appelé la "revanche", ou le retour de bâton, et elle en a démonté le mécanisme dans un livre paru en 1991.

Son objet : la véritable campagne de propagande déployée aux États-Unis tout au long des années 1980, à travers la presse, la télévision, le cinéma et les ouvrages de psychologie, pour contrer les avancées féministes de la décennie précédente. Les moyens employés frappent par leur grossièreté : études biaisées reprises sans aucun regard critique, absence totale de rigueur, paresse intellectuelle, sensationnalisme, panurgisme, fonctionnement en circuit fermé sans lien avec une quelconque réalité. Comme le note Faludi, ce type de journalisme ne tire pas sa crédibilité des faits, mais de son pouvoir de répétition.

La thèse martelée tenait en deux mensonges simples. Un : les féministes ont gagné, l'égalité est acquise. Deux : maintenant, elles sont malheureuses et seules. La seconde affirmation ne décrivait rien, elle avertissait. Celles qui osent déserter leur place et vivre pour elles-mêmes travaillent à leur propre malheur.

Et la propagande visait précisément le point faible construit par l'éducation : la peur panique de se retrouver livrée à soi-même. Le New York Times écrivait ainsi, à propos des célibataires, qu'"elle redoute le crépuscule, ce moment pénible où l'obscurité enveloppe la ville et où les lumières s'allument une à une dans les cuisines chaleureuses". Un manuel de psychologie intitulé Belles, intelligentes et seules mettait en garde contre le "mythe de l'autonomie". Newsweek affirmait que les célibataires de plus de quarante ans avaient plus de chances d'être attaquées par un terroriste que de trouver un mari.

Le reste suivait : injonctions à faire des enfants au plus vite avant le déclin de la fertilité, stigmatisation des épouses qui n'avaient pas su faire de leur mari le centre de leur existence, "experts" signalant une prétendue augmentation des crises cardiaques et des suicides chez les femmes actives, articles apocalyptiques sur les crèches titrés "MAMAN, NE ME LAISSE PAS ICI !", et des célibataires exsangues à l'écran dont le tort était d'"attendre trop de la vie".

La moindre brise d'égalité perçue comme un typhon

Il y a là un phénomène qui mérite d'être nommé, parce qu'on le retrouve partout et qu'il explique la disproportion des réactions. Les hommes ressentent la plus petite brise d'égalité comme un typhon dévastateur.

Le parallèle est éclairant avec la façon dont les populations majoritaires se sentent agressées et se voient à la veille d'être submergées dès que les victimes du racisme manifestent la moindre velléité de se défendre. Le mécanisme est le même, et il combine plusieurs ressorts.

D'abord la répugnance à renoncer à ses privilèges. Ensuite l'incapacité des dominants à comprendre l'expérience des dominés, ce qui leur fait interpréter toute demande de justice comme une attaque. Et peut-être, sous les protestations d'innocence indignées, une mauvaise conscience ravageuse, qui se résumerait à peu près ainsi : nous leur faisons tant de mal que si nous leur laissons la moindre marge de manoeuvre, ils vont nous détruire.

Cette dernière hypothèse explique aussi le paradoxe des démonologues de la Renaissance. Ils ne pouvaient littéralement pas concevoir une autonomie totale des femmes : à leurs yeux, la liberté de celles qu'ils accusaient s'expliquait forcément par une autre subordination. Elles devaient être sous la coupe du Diable, c'est-à-dire encore soumises à une autorité masculine. Une femme sans maître était impensable, il fallait donc lui en inventer un.

Ne pas devenir mère : la transgression qui reste impardonnable

L'identité féminine telle qu'elle a été façonnée assigne aux femmes un rôle reproductif et délégitime leur participation au monde du travail. Cette identité les place dans une position où ce qu'elles sont risque sans cesse d'être brouillé, atrophié, phagocyté. Le collectif WITCH, à New York en 1969, l'avait résumé en un slogan : "Être une épouse pour toujours, mais une personne, jamais."

Ce brouillage a un nom : devenir une "femme fondue". On dit souvent aux femmes que la bonne manière d'être une mère consiste à se fondre dans la vie des autres. Adrienne Rich racontait qu'à sa première grossesse, en 1955, elle avait cessé d'écrire de la poésie et même de lire, se contentant de suivre des cours de couture, cousant des rideaux, préparant des brassières, et gommant autant que possible la femme qu'elle avait été quelques mois plus tôt. Autour d'elle, on était déterminé à ne pas la laisser être à la fois écrivaine et future mère : un professeur annula une lecture de ses poèmes dans une école de garçons en apprenant qu'elle était enceinte de sept mois, estimant que son état empêcherait les garçons d'écouter sa poésie.

Nota Bene : ce réflexe descend en droite ligne d'une théorie médicale du XIXe siècle, celle de la "conservation d'énergie". Les organes du corps étaient censés se disputer une quantité limitée d'énergie. Les femmes, dont l'existence avait pour but suprême la reproduction, devaient donc conserver leur énergie autour de l'utérus, rester allongées enceintes et éviter toute activité intellectuelle. Médecins et pédagogues en concluaient que l'éducation supérieure pouvait atrophier l'utérus : le développement du système reproducteur ne permettait pas celui de l'intelligence.

S'ajoute la censure de la colère, qui joue un grand rôle dans cet effacement. La colère féminine menace l'institution de la maternité, notait Adrienne Rich, citant cette réplique de Marmee à sa fille Jo : "Je suis en proie à la colère presque tous les jours de ma vie, Jo, mais j'ai appris à ne pas la manifester et j'espère encore apprendre à ne plus la ressentir." Puisque l'emploi de la mère est d'assurer l'atmosphère sereine du foyer, son propre agacement apparaît illégitime.

Alors quand une femme refuse purement et simplement d'élever des enfants, la réprobation est immédiate. On lui rappelle que "personne ne l'a obligée à faire des enfants", on lui sert des évidences du type "on ne fait pas des enfants pour les faire élever par quelqu'un d'autre", on la traite de mégère, de mauvaise mère, d'égoïste, d'enfant gâtée incapable d'assumer les contraintes de l'existence. Curieusement, ces petites phrases visent très rarement les pères, pourtant censés participer à la décision de procréer.

Ce que la presse continue de raconter aux femmes seules

La presse française a longtemps entonné le même refrain que la presse américaine. Quelques titres du Monde entre 1979 et 1987 suffisent à donner le ton : "Quand on appelle liberté la solitude", "Femmes, libres mais seules", "La France des femmes seules", "Quand je rentre, personne ne m'attend".

Le constat le plus troublant, pourtant, c'est que ce discours n'a jamais varié. À d'autres périodes, dans la presse généraliste comme dans la presse féminine, le propos sur les femmes indépendantes n'a jamais été approbateur. Il a toujours été teinté de misérabilisme ou de condescendance. Et là encore, il s'agit de produire un effet plutôt que de décrire une réalité : placés dans la bouche d'une femme qui se dit épanouie dans la solitude, des propos du genre "une femme n'est pas faite pour vivre sans homme" ont un impact beaucoup plus pervers que dans n'importe quel autre contexte.

Seule la presse féministe de l'époque a pris au sérieux l'assaut culturel prolongé que subissent les femmes vivant seules, et envisagé qu'il puisse expliquer leur malaise. Il y a quelque chose de fascinant dans cette mécanique : on leur met la misère, puis on conclut triomphalement "tu vois comme tu es malheureuse". Dans ces journaux, le choix d'une vie solitaire était rendu à sa juste dimension, celle d'une victoire sur les pressions multiples qui s'exercent sur l'individu dès sa naissance, une bagarre contre les archétypes qu'on porte en soi et contre la pression sociale continue. On y lisait aussi d'autres témoignages, comme celui-ci en juin 1979 : "Lente éclosion des désirs, réappropriation du corps, du lit, de l'espace et du temps. Apprentissage du plaisir pour soi."

Les rappels à la norme n'ont pas disparu. En 2011, un billet intitulé "Pourquoi vous n'êtes pas mariée" est devenu le plus lu de l'histoire du HuffPost. Son autrice, forte de trois expériences matrimoniales, y expliquait aux lectrices célibataires qu'elles étaient des salopes, des menteuses, des superficielles, des égoïstes. Elle mettait surtout en garde contre la colère : la colère des femmes terrifie les hommes, écrivait-elle, et il peut sembler injuste de devoir composer avec leur peur et leur insécurité, mais cela tombe très bien, puisque c'est précisément une grande partie de ce qu'on aura à faire en tant qu'épouse. Il faut le lire deux fois pour y croire.

À observer les enquêtes sociologiques, on découvre pourtant tout autre chose. Parmi les femmes vivant seules, celles qui souffrent le plus - indépendamment de leur classe sociale, ancienne agricultrice ou grande bourgeoise - partagent une socialisation fortement marquée par la division sexuelle des rôles et un attachement profond à ces rôles, qu'elles aient eu ou non l'occasion de les assumer. À l'inverse, celles qui ont délibérément organisé leur vie, leurs amours et leurs amitiés hors du cadre du couple ont toujours cultivé une distance critique à leur égard. Ce sont des femmes créatives, qui lisent beaucoup, dont la solitude est peuplée d'oeuvres et d'individus, de vivants et de morts, de proches et d'inconnus. Elles se conçoivent comme des individus, non comme des représentantes d'archétypes.

La conclusion est presque à l'envers de la propagande : la féminité traditionnelle n'est pas une planche de salut. Chercher à l'incarner, adhérer à ses valeurs, loin d'assurer une quelconque immunité, affaiblit et appauvrit. Et cette connaissance de soi que l'on qualifie d'égoïsme est en réalité une voie royale vers les autres, puisqu'elle permet de nouer des liens qui émanent du coeur de la personnalité plutôt que de rôles sociaux convenus.

Alors, que faire de tout cela, concrètement ? Repérer les mécanismes, d'abord : quand on vous vante la beauté du dévouement à une cause qui dépasse votre petite personne, vérifiez si cette cause ne se confond pas avec la carrière de celui qui vous parle. Prendre au sérieux ses propres aspirations, ensuite, et les préserver avec une inflexibilité totale face aux figures d'autorité qui tentent de détourner votre énergie à leur profit. L'autonomie, contrairement à ce que prétend le chantage ambiant, ne signifie pas l'absence de liens : elle signifie la possibilité de nouer des liens qui respectent votre intégrité et votre libre arbitre, que vous viviez seule ou en couple, avec ou sans enfants. Comme le disait une jeune femme interrogée sur le sujet : choisissez-vous toujours vous-même. On vous traitera d'égoïste. Mais non. Vous avez des capacités, vous avez des rêves.

P.Bowen